Les enfants de la Saint-Pierre à Domont par Romano Rodaro | |
Ils arrivaient de Buia et des environs, après un long voyage en train, frimousse noircie à cause de la fumée de la locomotive, les fenêtres ouvertes pour ne rien perdre du spectacle gratuit du paysage, (et tout ce qui était gratuit…). Peut-être avaient-ils fait leurs premières armes chez Filip Cjocjo, le pur artisan de la terre cuite à Buia ou chez Nicoloso Calligaro à Urbignacco qui avaient investi dans un four Hoffmann dès 1877. Comment étaient-ils arrivés jusqu’ici? L’appel d’un parent? Quelque mystérieuse filière? Ou encore le recrutement des Charbonnages Belges qui transportaient gratuitement les candidats mineurs? Il suffisait de descendre en marche (ou presque) aux environs de Paris et de rejoindre un parent à Domont. C’est ce que fit Venchiarutti, le père de Giuliana, Serge et François. On était en 1946, 130 ans après Napoléon; il avait fait la Retraite de Russie avec la Divisione Julia, échappé à la mort en “empruntant” les bottes fourrées d’un soldat allemand raidi dans la neige, évité la famine en assommant un cochon russe d’un coup de crosse pour en emporter la cuisse arrière. Il épouse sa marraine de guerre, une Bolognaise et pour oublier les rigueurs du climat russe, se réfugie dans le four de Domont avec ses frères aînés qui l’avaient précédé. Ils arrivaient aussi par le recrutement dans cette “gare de triage” pour clandestins à Lyon. Un certain Angelo Conchin (de Buia), en sergent recruteur d’autrefois y lance un appel: «Il me faut 13 briquetiers, possiblement de Buia!», c’était pour Puiseux-Pontoise. L’année suivante, Anna Piuzzo (Anute de Rosse) vient rejoindre son mari Pietro Forte avec sa fille Olimpia. Toutes deux s’emploient à la cantine à nourrir au mieux les ouvriers (nous sommes en 1946), patates et feuilles de betteraves pour faire la soupe. Rita Alessio (épouse Papinutto) et Huguette Molinaro (épouse De Bolle) se rappellent petites filles les avoir aidées. Par la suite, Olimpia Forte, à l’école hôtelière, rencontrera et épousera Pierre Troigros, le célèbre Restaurateur de Roanne. La bosse de la grande cuisine serait-elle née des casseroles bosselées d’Anute et Olimpia? A noter qu’Anute est également la grand-mère de Frédéric Forte qui fit les beaux jours de l’Equipe de France de basket et poursuit actuellement sa carrière sportive à Strasbourg. Huguette Molinaro arrive avec ses parents à Domont, elle y rencontre Robert De Bolle chez Mattioda-Passera, Mésalliance? Que non! Belges et Frioulans s’entendaient bien. Dans la briqueterie, on n’avait qu’une Patrie; el fôr, un seul slogan «Daï, Daï», une seule religion: el modon, une fierté: brique calibrée rendant un son métallique, un seul drapeau: une fière cheminée avec les initiales du Patron tout en haut. En plus, la secrète ambition de faire mieux que telle autre briqueterie. La St Pierre en Juin réunissait tout le monde; on quittait le travail plus tôt, on chantait, on buvait, on riait, on s’exerçait à quelque tour de force. A l’automne, c’était la Saint-Cochon, trucidé, il entrait presque entièrement dans des boyaux, à la mode frioulane. Les enfants étaient à la fête ce jour-là, (on n’allait pas en classe!), ils jouaient au foot avec la vessie gonflée du cochon. D’ailleurs la briqueterie était un formidable terrain de jeu pour eux, espace de liberté grisante, parties de cache-cache dans les herbes folles, les hangars. On était entre nous, on échappait un moment à l’ostracisme anti-italien, en vogue à l’époque. Ostracisme dont eurent à souffrir les frères Iop. Le plus vieux, Walter raconte: «Dès 5 h du matin, j’aidais à la presse avec le père, jusqu’à l’approche de 8 h, ensuite, je courais me déshabiller et partais pour l’école et être la tête de Turc de l’instituteur qui me sortait dans le couloir frapper ma tête dans les porte-manteaux. Mon père m’enlèva de mon “pénitencier” et me plaça chez les Jésuites». Les frères Iop sont des artistes: Luigino a exécuté le vitrail offert à Buia pour le jumelage. L’autre, tout aussi passionné de vitrail, collectionne les armes et documents anciens et élève les abeilles. Oui la briqueterie a produit des artistes, des entrepreneurs et des champions. De Jean-Claude Brondani, médaillé de bronze Judo à Munich en 1972 à Isabelle Nicoloso, championne de vitesse, fille et petite fille de briquetiers cyclistes à Domont. Les Nicoloso-Bortolotti dont les maisons sont proches aiment à ressusciter ce passé de brique et de sport remontant jusqu’à ces mères de familles qui criaient pour rassembler leur progéniture, leur promettant des fesses en feu à qui ne viendrait pas immédiatement. Femmes fortes, rudes et solidaires qui se proposaient comme marraine à chaque grossesse annoncée chez la voisine. Petites maisons basses et simples, chaleureuses parce que conviviales, lieu de pélerinage des Minisini qui y naquirent. Joseph Minisini, le fondateur du grand garage Minisini à Viarmes et ses 2 sœurs jumelles conservent le souvenir ému de ces modestes débuts, de cette vie simple et rude à l’ombre du four; difficultés de toutes sortes, scolaires et alimentaires, vie de reclus, principes d’économie poussés à outrance. Mais cet ostracisme, ces difficultés n’étaient pas le “booster” d’une réussite future et le gage d’une stabilité familiale…? Un haut-lieu de la vie des Frioulans de l’époque, c'était le Café-Epicerie Bigarolli, tenu de 1947 à 1993 à Domont. Les femmes s’y approvisionnaient en produits italiens: des pâtes au bacalà, en passant par la mortadelle, les olives, le parmesan, les sauces, les anchois dans le tonneau… odeurs, effluves… un parfum d’Italie, avec en prime l’accent chantant d’un Français italianisé, d’un Frioulan francisé, c’était leur langue, l’embryon d’un futur jumelage… Les hommes s'y retrouvaient le dimanche pour jouer aux boules, aux cartes et surtout à la morra. Ah, la morra! Ricanements, vociférations même. Hommes debout, feutre noir vissé sur l’occiput se défiaient avec des airs terribles et marquaient le point acquis sur le bois nu de la table avec le doigt trempé dans le “gros-rouge”! La partie terminée, le vainqueur se devait de féliciter le vaincu: «tu as un beau jeu, tu me plais». Et chacun de vider d’un trait, le verre qui lui servait d’encrier l’instant précédent. Le Café Bigarolli mériterait au moins une plaque commémorative: du style CAFE BIGAROLLI 1947-1993 Haut lieu de Franco-Frioulanité Il est vrai qu’une plaque commémorant le Carrefour de la Briqueterie existe à l’emplacement de la Briqueterie Mattioda-Passera inaugurée par les autorités civiles locales et culturelles du Département (Histoire sociale) le jour de la St Pierre 2002. Autre lieu de rencontre, était la tonnelle de Norine Schiratti né au Borgo Schiratti à Majano, la grand-mère de Sergio Calligaro. Elle hébergeait les arrivants, les dépannait, lavait leur linge, les nourrissait, leur servait de boîte aux lettres et les dirigeait vers un emploi, souvent à la TIBE (les Tonino, Siorcheco). La tonnelle donnait 300 bouteilles d’un petit vin, les poules donnaient des œufs, les lapins, nourris ou soignés par les uns et les autres. C’était un point de ralliement précieux en ce temps-là et efficace, elle était Internet en plus chaleureux! Son gendre Fausto Calligaro (Lene), père de Sergio, celui des Assurances AXA d’Ermont ne fut pas le dernier à affermir ce lien social et assurer l’intendance. Encore un lieu incontournable, fut le Café-Restaurant de Rina Calligaro rue des Récollets à Paris, tenu 7 jours sur 7 pendant 17 ans. Rina était arrivée à Domont en touriste en 1937 à l’âge de 20 ans pour l’exposition universelle, avait trouvé un emploi de nurse à Domont et trouvé rapidement un mari. A 90 ans, elle est restée alerte; elle vous parle de sa cousine Esterine Calligaro en Australie, la veuve de Adelmo un des trois frères Calligaro qui tenait une briqueterie là-bas aux antipodes. Nostalgie garantie, quand elle vous parle de son fils Gérard Rossi, décédé dernièrement, Directeur de l’Entreprise d’étanchéïté Rossi (née de l’entreprise TIBE). Rencontrer le Frioul à Domont, c’est pénétrer la Saga de la Diaspora mondiale des Frioulans et constater qu’un gros livre n’y suffirait pas. L’une après l’autre ces fières cheminées seront abattues dans le fracas d’une onde de choc sévère, une âcre odeur de suie et pincement de cœur chez ceux qui l’avaient faite fumer et qu’elle avait fait vivre. C’est ainsi que moururent Domont, Ezanville, Chambly, Baillet, Saint-Martin du Tertre, Villiers le Bel, Sarcelles, Montlignon, Sarcelles et Puisieux. Allone résiste enncore avec ses maisonnettes basses, lieu de pèlerinage des Minisini qui y naquirent. Sentant le vent tourner, les forçats de la brique avaient vu se généraliser le parpaing et le béton plus faciles à mettre en œuvre. Leur progéniture - fils de “macaronis” - qui avait courbé l’échine sous les sarcasmes et étudié assidûment... la rage de réussir (la fameuse grinte) les a aidés à tourner la page. Joseph Minisini, mécanicien a fondé le grand garage Minisini à Viarmes, Sergio Calligaro et Giuliana Venchiarutti ont fondé les Assurances Calligaro, Daniel Papinutto et Rita (Alessio) sont imprimeurs après un bon perfectionnement dans cet art en Allemagne. Sergio Ganzitti s’est lancé dans l’Agencement intérieur et a réalisé des chantiers de prestige pour le Palais de l’Elysée, le Château de Versailles, etc... et de plus œuvré pour le dynamisme de la profession. Les frères Venchiarutti Serge et François ont travaillé dans le matériel de bureau électronique, Renzo Bortolotti était lui, prototypiste dans l’automobile. Tout ce monde dynamique a gardé «bien au chaud une brique dans le ventre près du cœur ». Autre réussite exemplaire et spectaculaire fut celle des Tonino Gio Batta, né en 1904, dans la cour des “Sior Checo” derrière l’église St Joseph qui leur appartenait et qui n’est ouverte qu’à la Saint Joseph, était le 4ème enfant de Francesco; naissance remarquable car François avait “oublié” pendant 4 jours de le déclarer, occupé à… fêter l’événement. Gio Batta, Elio et Angelo arrivent dans les environs de Domont aspirés par cette tribu “buiaise” qui y était installée. Gio Batta, plus cimentier que briquetier va évoluer dans le bâtiment, l’isolation et l’étanchéité. Créant de multiples agences en France, la TIBE va compter jusqu’à 2200 personnes, puis créera la TIBE Afrique travaillant de longues années au Gabon avec le fils Serge (voir Photo). Pragmatiques et altruistes, ils ont aidé notamment l’Entreprise Rossi à naître et se développer. Les gens de cette trempe n’aiment pas étaler leurs mérites. Sans doute en France et en Afrique, en ont-il aidé d’autres. Les gens de Buia et environs ont squatté la région de Domont pour son plus grand bien. Le jumelage Domont-Buia était dans l’air depuis le début, depuis le four, depuis l’école, le café-épicerie, le vélo, le tatami, les mariages mixtes, le fourneau d’Anute de Rosse, le foot et surtout cette fameuse brique enfouie encore aujourd’hui dans les entrailles - tout près du cœur - des enfants de la St Pierre qui vécurent cette épopée. En conclusion (c’est le vieux qui parle). Comme le juif pieux qui se redit chaque jour : «Souviens-toi de l’Ancêtre, un Araméen vagabond» Puisses-tu, Furlan, te souvenir «De l’Aïeul venu de Buia, cuire le Modon à Domont!». Et alors, s’ouvrira devant lui un bel espace de sagesse et de philosophie. P.S. Au moment de clore ce devoir de mémoire, coup de téléphone... Nous sommes le 28 Décembre 2006: «Lucio COMORETTO (Bracent), un des 13 recrutés en 46 par Angelo CONCHIN à LYON, la dernière étincelle du four de Puisieux -Pontoise, la mémoire d'une splendide épopée faite de sueur, d'argile et de feu... Lucio Bracent né en 1919, en a fini avec les briques et les soucis d'ici-bas». Il reposera au cimetière de Puisieux non loin de Conchin, Forte, Tessaro, Durisotti etc... avec en guise d'adieu un pieux De Profundis en langue frioulane Requiem, Cousin! |